Comment le carbone issu de la gestion forestière peut préserver la biodiversité

Le réchauffement climatique et la disparition de la biodiversité sont deux des plus grandes crises auxquelles notre planète est confrontée. Les deux sont liées, bien que traitées comme des questions distinctes par la communauté internationale : le réchauffement climatique est au centre de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP 27) de 2022, qui se tiendra en novembre, tandis que la disparition de la biodiversité est au centre de la Conférence des Nations unies sur la biodiversité (COP 15) de 2022, un mois plus tard. Bien que la science ait démontré que le changement climatique et la biodiversité sont interdépendants, les gouvernements, les entreprises et la société civile ont encore du mal à les aborder de façon holistique. Un domaine, toutefois, offre une possibilité vraisemblable – à condition de le faire correctement – de les traiter ensemble : le carbone forestier.

Il est de notoriété publique que les forêts plantées d’une seule essence d’arbres séquestrent et stockent du carbone ; ce qui est moins connu, c’est que les forêts primaires sont bien plus efficaces à cet égard au fil du temps, tout en étant bénéfiques pour la biodiversité. Les forêts primaires ont de meilleurs résultats que les forêts plantées parce que les arbres indigènes utilisent leur environnement plus efficacement. Non seulement ils maintiennent un taux d'absorption de carbone plus élevé à long terme, mais ils nourrissent également les insectes, les oiseaux et les animaux qui contribuent à la prospérité des écosystèmes en pollinisant et en faisant voyager les graines. Planter un billion d’arbres soutiendra la planète, mais seulement si la plupart des espèces sont endémiques des environnements dans lesquels elles sont plantées et si la biodiversité est au cœur du projet.

Le bon arbre, le bon endroit, le bon moment

Toutes les forêts plantées ne sont pas créées égales – cette maxime est fondamentale pour résoudre à la fois les équations du climat et de la biodiversité. La capacité à piéger et à stocker le carbone varie considérablement d’une essence d’arbre à l’autre. Cependant, la comptabilisation actuelle des crédits carbone ne reflète pas pleinement ce phénomène, ce qui explique pourquoi le marché des projets de reboisement encourage la plantation de monocultures. Le pin, le palmier et les feuillus tels que l’eucalyptus représentent les trois essences les plus échangées sur le marché du carbone naturel. Toutes ces espèces poussent relativement vite dans des environnements où elles ne sont pas endémiques. Il en résulte des plantations d’essence unique qui sont des « déserts écologiques » sinistrement silencieux. Ces forêts sont dépourvues de sous-bois, d’habitats diversifiés et de sources de nourriture indispensables aux espèces autochtones d’animaux, d’oiseaux et d’insectes. Au contraire, les forêts primaires maintiennent des écosystèmes bio-diversifiés qui résistent mieux aux maladies et aux incendies que les plantations monoculturelles.

Jusqu’à récemment, le stockage et la séquestration du carbone des écosystèmes forestiers primaires étaient plus difficiles à mesurer. Cependant, la situation sur le terrain évolue rapidement grâce à des méthodologies innovantes et aux nouvelles technologies, notamment l’imagerie par satellite, l’intelligence artificielle, le GPS de haute précision et les drones agricoles. Ces développements contribuent à rendre visible le carbone dans les forêts sur pied, les zones humides, les prairies indigènes, le sol et la litière, de manière de plus en plus précise et peuvent être transformateurs dans la conduite de la restauration stratégique des écosystèmes pour une séquestration et un stockage optimaux du carbone.

Rééquilibrer les marchés avec la nature

Bien que l’écart de mesure se réduise, pour encourager la plantation de forêts indigènes écologiquement riches, nous devons remédier au déséquilibre entre des marchés de crédits carbone « conformes » et « volontaires ». Les crédits carbone sont des permis qui autorisent leurs propriétaires à émettre une certaine quantité de dioxyde de carbone ou d’autres gaz à effet de serre. On estime que la taille du marché carbone « de conformité » en 2020 était de 261 milliards de dollars, ce qui représente l’équivalent de 10,3 GT de CO2 échangées sur les marchés de conformité. En comparaison, la taille du marché carbone « volontaire » n’était que de 400 millions de dollars pour la même année.

Les crédits carbone de « conformité » bénéficient de la réglementation des régimes nationaux, régionaux et internationaux. La demande de ces crédits est donc alimentée par des organisations qui doivent se soumettre à des obligations externes. Par conséquent, les crédits de conformité atteignent généralement un prix élevé. En revanche, la plupart des plantations de biodiversité indigène se trouvent sur le marché carbone « volontaire » – ce marché est principalement à petite échelle, sous-financé, avec de faibles liquidités et une transparence limitée et difficile à garantir ; il est en conséquence beaucoup moins rentable. Le déséquilibre actuel favorise la prolifération de vastes programmes de reboisement de monocultures, mettant de côté les plantations de forêts indigènes qui offrent un plus grand potentiel de séquestration de carbone et de préservation de la biodiversité. Cependant, une grande banque estime que la taille des marchés carbone volontaires augmentera rapidement d’ici à 2030, allant de 10 milliards de dollars minimum à 200 milliards de dollars maximum. L'estimation basse reflète le statu quo (c’est-à-dire une offre excédentaire de crédits de faible qualité), tandis que l’estimation haute suggère une demande future croissante pour des crédits de suppression du carbone. Ils estiment que cet optimisme est justifié, puisque seuls 22% des émissions mondiales de gaz à effet de serre sont actuellement couverts par les marchés et les taxes sur le carbone.

Une occasion d’équilibrer l’équation carbone

La Nouvelle-Zélande occupe une position unique pour produire des crédits carbone de haute qualité. Le pays dispose d’un système d’échange de quotas d'émissions hautement réglementé et mondialement reconnu (NZETS). En principe, ce cadre peut soutenir une approche plus stratégique basée sur les écosystèmes. 90% des crédits carbone du pays sont actuellement générés par la plantation d’espèces non indigènes, à courte durée de vie et de monoculture par rotation ; principalement des pins de Monterey (Pinus radiata). En comparaison, moins de 6% des forêts certifiées sur le marché de la conformité sont bio-diversifiées alors que la Nouvelle-Zélande possède la plus grande proportion d’espèces indigènes menacées au monde.

Le problème des cultures de pins est qu’elles ne produisent aucun des fruits, fleurs, graines, noix dont ont besoin les oiseaux et insectes indigènes. Elles supplantent également le potentiel de séquestration et de stockage du carbone à long terme des arbres endémiques, qui peuvent vivre jusqu’à 500 ou 1500 ans. Les marchés carbone favorisent ces forêts à espèce unique parce qu’elles poussent initialement plus rapidement, qu’elles sont plantées au même moment et qu’il est donc plus simple de prévoir et de mesurer la séquestration et le stockage du carbone. Au lieu de parier davantage sur la monoculture du pin, la Nouvelle-Zélande a l’occasion d’améliorer les marchés mondiaux du carbone en introduisant un système de classement des crédits carbone qui tienne compte de la biodiversité en matière de carbone forestier.

Cet objectif pourrait être atteint grâce aux quatre étapes suivantes :

  1. Transformer la méthodologie de calcul des moyennes de carbone. En ajoutant plus de granularité à la façon dont les arbres endémiques et les pins sont évalués, afin de prendre en compte une gamme plus holistique de facteurs qui contribuent au potentiel de carbone d’une forêt et de tenir compte des différences régionales.

  2. Payer en avance. S’assurer que des financements sont disponibles dès le début pour les planteurs qui souhaitent faire pousser des forêts indigènes (comme c’est actuellement le cas pour la plantation de pins), parce que même si leur croissance est initialement plus lente, leur capacité de séquestration et de stockage à long terme, en surface et sous terre, est considérablement plus élevée.

  3. Étendre l’horizon carbone. Prolonger les périodes utilisées pour comparer les investissements dans les pins par rapport aux espèces indigènes. Cela signifie qu’il faut prendre en compte les coûts initiaux plus élevés et le taux de croissance initial plus lent des arbres endémiques au lieu de se baser sur la période de 30 ans utilisée pour la plantation de pins en rotation.

  4. Établir des priorités et des mesures d’incitation. Déployer des financements publics comme des allègements fiscaux pour aider à atténuer les coûts de démarrage plus élevés des forêts indigènes.

Promouvoir l’endémie et la biodiversité des essences d’arbres par le biais de ces changements de politique est à la fois opportune et judicieuse. Ils préservent non seulement le statut du système d'échange de quotas d'émission de la Nouvelle-Zélande en tant que système « Gold standard », mais ils ouvrent également la voie à une nouvelle façon pour le reste du monde de soutenir le carbone forestier qui est résiliente au climat, préserve la biodiversité et lutte contre le réchauffement climatique.